Librairie 47° Nord

47 degrés Nord

Librairie, maison Engelmann, Mulhouse – Vous avez toute latitude

Parabole du failli

Les bulletins de nouvelles c’est de la sauce piquante versée sur le malheur.

Un homme se jette d’un immeuble de douze étages loin des siens. Ses deux amis se souviennent de lui. Tout en poésie, tantôt douce, tantôt violente, on revit leur histoire et l’histoire de leurs voisins, du village. Leur rencontre, un soir, sur les marches de l’église, l’invitation à venir chez eux, le matelas qu’il ramène dans leur deux pièces et qui reste maintenant l’unique objet de son passage… Lui l’artiste, l’acteur qui aimait se déguiser en fonctionnaire, cireur de chaussures, chantait dans les rues, faisait sourire des gens tristes. Il pouvait habiter n’importe quel métier.

Ils rencontrent madame Armand qui ne bouge pas de son premier étage (comment peut-on mettre tant de chair sur un corps). Elle est très riche, si riche qu’elle ne pourra pas dépenser tout son argent. Elle prête sur gage sans demander aucune explication.

La nature l’avait doté d’une belle voix et des pouvoirs de funambules. Écrire est un acte d’amour disait-il.

L’un des deux amis, l’estropié, qui a un père qu’on appelle Méchant, avait appris les chiffres à l’école. Tout devenait chiffres maintenant. Son père frappait ses enfants tous les jours pour qu’ils ne deviennent pas des bons à rien. Un jour il les a réveillés très tôt, les a emmenés avec lui sur le chantier dont il était le contremaître et ils sont resté là à le regarder travailler toute la journée sans manger comme lui. Il ne s’approchait jamais des ouvriers et gueulait tout le temps. Un soir, il n’est pas revenu. Deux de ses fils sont allés le chercher au chantier. Il avait eu un terrible mal de tête. Les ouvriers l’ont allongé sur l’herbe et lui ont mis un peu d’eau sur le visage ; « pas de médecin sur le chantier » qu’il disait. Il est mort dans la nuit : «  c’est le travail qui l’a tué » a dit sa femme.

Le narrateur, fils de fonctionnaire, journaliste à la rubrique nécrologique du journal local (il aura exceptionnellement droit à trois colonnes pour faire la nécrologie de Pedro leur ami suicidé) nous parle de la mort accidentelle de ses parents emportés par un camion dont les freins ont lâchés et a fait de nombreuses autres victimes. Quand tes morts à toi sont noyés dans la foule, ta douleur se fond dans la douleur collective.

Parabole du failli, Lyonel Trouillot, Actes Sud

Frédéric Versolato